2006 Christian Herwartz, S’INCARNER AU MILIEU DE LA RESURRECTION

Acause de fréquents changements de domicile, j’ai souvent vécu la séparation et tout ce que signifie être étranger, mais j’ai expérimenté également le foyer de ma famille toujours en route, et celui de l’Eglise. Ces déracinements et les échecs scolaires ont eu lieu-heureusement pour nous-au sein d’un peuple lui aussi douloureusement déraciné et divisé. L’histoire du national-socialisme en Allemagne, qui aboutit à la Seconde Guerre
mondiale, a été très présente avec son racisme jusqu’à l’intérieur de l’Eglise. Cette souffrance de la séparation a mobilisé et ma recherche, et ma défense. C’est ainsi que j’ai
pu découvrir la solidarité et le partage avec des sans abris, la faim d’une communauté religieuse, et l’activité missionnaire dans un contexte mondial. J’ai commencé à acquérir une formation de mécanicien dans un grand chantier naval. Il y avait beaucoup à apprendre. Le 24 décembre 1960 nous n’avons travaillé qu’une demi- journée. Puis, quand nous retournâmes du chantier à la maison, je me suis rendu compte que presque tous mes camarades étaient ivres. J’étais perplexe. Et là je me suis rendu compte aussi que la nuit de
Noël, la fête de l’Incarnation de Dieu, était pour beaucoup de gens un temps d’excès, d’insatisfaction, de solitude et même de suicide. Et ainsi ma peine pour la fermeture des
coeurs, pour la réserve idéologique et pratique grandit encore en moi. Pourquoi n’y avait-il pas plus de personnes qui vivaient leur foi de façon ostensible ? Pourquoi ne protestaient-ils pas contre l’injustice, même si cela devait leur valoir la prison ? Pourquoi y avait-il si peu de chrétiens incarcérés dans la zone occidentale de notre patrie ? A l’Est,
le gouvernement avait combattu la foi en Dieu et proclamé qu’elle était une dissonance par rapport à son idéologie.

Formation dans la Compagnie de Jésus

Je suis entré à 25 ans, avec ma faim d’amitié et de solidarité, dans la Compagnie de Jésus. Et, là aussi, la même histoire de séparation se fit sentir. Heureusement, il y eut aussi de bonnes expériences d’amitié et d’accueil parmi mes frères jésuites.
Une de celles-ci fut ma rencontre avec Michael Walzer, un camarade d’études à Munich. Très vite il s’était rendu compte de quelle manière les enfants, au bout de quatre ans d’école, étaient séparés pour poursuivre leur chemin selon leurs différentes classes sociales. Et pendant le trajet en tramway qui les amenait à leurs écoles séparées, les uns s’asseyaient devant et les autres derrière. Et ils avaient d’autres thèmes de conversation et des comportements différents. Michael s’était engagé dans les rencontres franco-
allemandes, c’est-à-dire pour la réconciliation des vieux ennemis. Pendant une promenade que nous faisions, il me dit soudain : «Après la philosophie, j’irais volontiers travailler pendant deux ans dans une usine pour en finir avec nos divergences. Veux-tu venir avec
moi ? ».Je suis encore étonné de mon OUI spontané, qui a décidé de tout le reste de ma
vie.Très vite nous commençâmes les démarche pour mettre notre plan à exécution. Mais la
première tentative échoua et nous avons dû suivre des chemins différents vers des destinations différentes. Mais, sept ans plus tard, nous avons commencé à travailler en
usine à Berlin et nous avons fondé en 1978 une petite communauté de jésuites dans laquelle nous vivons jusqu’à présent. Michael est mort il y a presque vingt ans, d’une tumeur cérébrale.
Pendant mes études de théologie à Francfort, je fus très bien reçu par les étudiants étrangers. Ils se retrouvaient régulièrement à l’intérieur de la Faculté et cuisinaient selon leurs différentes cultures. Moi, j’étais le seul allemand parmi eux et je n’avais pas besoin de cuisiner. Ils étaient habitués à la cuisine locale. Ces rencontres m’ont beaucoup encouragé. A travers eux, j’ai pu rencontrer les travailleurs étrangers en Allemagne. Pendant mes
études j’ai travaillé régulièrement comme salarié dans une entreprise de déménagements et je me réunissais avec beaucoup d’hommes qui avaient déjà fait de la prison. J’ai cherché aussi à me réunir avec les jeunes. Les déplacements pour aller au travail furent pour moi les meilleurs moments où j’ai pu lire la Bible avec le plus de profit. Cette expérience m’a appris mon futur chemin.
Après mes études, qui pour moi ont été un entraînement spécial pour apprendre à écouter, je suis parti trois ans en France pour me former avec des frères qui faisaient partie du groupe de la Mission Ouvrière des jésuites. C’est alors que la raison de ma recherche se précisa davantage : Jésus vit parmi nous, dans nos lieux de travail, au milieu de nos efforts et du mépris explicite envers nous, les travailleurs. Comment puis-je le découvrir et mieux m’adresser à Lui ? Comment pouvons-nous apprendre à vivre peu à peu avec Lui ? Comment participer avec d’autres en Allemagne et en tant qu’ouvrier à une vie de foi, dans une Eglise qui est décidément étrangère ?
Je suis parti pour la France sans en connaître la langue, et cependant j’ai trouvé rapidement du travail à Toulouse. Les compagnons qui m’avaient invité avaient eux aussi travaillé à l’étranger et connaissaient bien les innombrables ennuis provoqués par la méconnaissance de la langue et de la culture. Parmi eux, j’ai trouvé tout spécialement ma patrie au sein de la Compagnie de Jésus. La mission ouvrière en France, en Espagne, en Italie et en Belgique se convertit pour moi en mon foyer. Cette expérience m’aida
plus tard à mieux supporter les moments de rejet.
Mais en France on me fit cadeau d’une deuxième affiliation. Pendant une grande fête de travailleurs étrangers, je me rendis compte d’une chose: j’appartiens, moi aussi, à ce peuple d’étrangers vivant au milieu du peuple de mes compagnons français, que j’estime tant. Et donc je ne pouvais plus m’engager – comme conseiller- en faveur des étrangers, en faveur de collègues hommes et femmes, mais comme quelqu’un d’entre eux, faisant partie de leur groupe. Et je me découvris étranger, et plus tard aussi avec mes compatriotes allemands.

Travail en usine et fondation d’une nouvelle communauté à Berlin-Kreuzberg.

A mon retour en Allemagne j’avais 35 ans et j’avais appris que la recherche de la fraternité avec Jésus entraîne au-delà des frontières. La foi déracine et demeure fréquemment assez vive , malgré l’incroyance face aux vieilles conceptions sociales et religieuses. D’autre part, face à une conduite apparemment inusitée, je me rendais compte combien mon identité
de jésuite avait mûri : par exemple, le récit du pèlerin d’Ignace se manifestait constamment à moi. Et cela me donnait une grande tranquillité intérieure.
A Berlin-Kreuzberg nous avons commencé à parcourir avec notre petite communauté jésuite, un chemin auparavant inconnu en Allemagne. Ce qui est nouveau apparaît souvent comme un motif de soupçon, et ceci parce que fréquemment cela ne peut avoir un fondement conceptuel ni se baser sur l’expérience.
Très souvent nous avons attendu sur les « places du marché » (Mt.20,3) de Berlin pour voir où s’ouvrait une porte et où on nous invitait : sur le marché du travail, dans les milieux sociaux les plus chauds, dans les prisons ou dans les HLM. Dans cet étranger allemand, il y avait un peu plus loin une rue spécialement provocatrice. Berlin était divisée par un mur étroitement surveillé. Une culture différente s’était fait jour de l’autre côté de la frontière, et le langage s’y était modifié. Malgré les difficultés, nous sommes retournés
à notre travail de là-bas car les amis que nous avions rencontrés ne pouvaient nous rendre visite. Ils nous ont fait connaître un aspect important de notre société capitaliste. Au bout de quelque temps je retournai dans cet autre monde de mes sentiments, au foyer paternel ? familial ? et là j’arrivai à mieux comprendre ce langage. Comme il n’y avait pas de téléphone et que le passage de la frontière ne devait pas attirer trop l’attention des autorités, nous devions souvent attendre dans la rue, jusqu’à ce qu’arrive quelqu’un
de nos amis. Le temps se faisait toujours court. L’attente – aujourd’hui je dirais plutôt, la prière- faisait partie de ce temps précieux dans ce pays étranger si proche.
Dans notre district urbain de Kreuzberg vivent beaucoup de gens d’origine turque. Ils m’aident à maintenir vivant en moi mon côté d’étranger. Cette tendance fut aussi consolidée par un voyage en Turquie, pendant lequel nous avons appris à mieux estimer la culture de nos voisins.
Mais mon lieu décisif d’apprentissage était mon poste de travail. J’ai beaucoup appris dans mon métier de tourneur et plus tard comme ouvrier dans le dépôt et j’y ai aussi découvert la possibilité d’avoir des relations et des formes de communication même dans le travail à la tâche. Mes camarades ont partagé le pain avec moi dans la saleté du travail. Au bout de trois ans, à propos d’un conflit avec le contremaître, je pris la parole au nom de tous. Ça a été pour moi une expérience décisive : celle du sentiment collectif et celle de parler au nom de tous. Plus tard, j’ai parlé dans de grandes assemblées et au Parlement du syndicat et j’ai reçu des félicitations et des critiques. Avec quelle rapidité on ramasse quelqu’un du sol et on le met sur le piédestal! « Tu n’as pas peur de rester sans travail ? » me disait-on souvent. Après ces interventions publiques, il était important de travailler en silence
pendant quelques jours, sans dire un mot, pour pouvoir supporter personnellement l’étonnement qui se faisait jour autour de moi. A la grande rage de mes camarades, je me voyais obligé de refuser les responsabilités qu’on voulait me donner dans nos organisations, et qui néanmoins sont nécessaires pour pouvoir survivre dans le monde du travail, ennemi de la démocratie, et qui parfois fait montre de structures dignes d’une prison.

Une vie d’inculturation

Bien souvent nous devions, comme jésuites, nous identifier avec des cultures urbaines très différentes et cela lacérait notre identité. Chaque jour nous échangions, nous parlions, nous sentions, nous réagissions en utilisant des gestes et des mots différents. Mais est-ce que nous jouions des rôles différents ? Cette question me travaillait. Puis, très lentement, j’ai découvert ma véritable identité en franchissant les ponts de cultures opposées au niveau ecclésial, social et politique, pour vivre tout engagement de ma part comme un pèlerin, sans mépriser les autres. La solitude née du fait de marcher tout seuls sur ces ponts sociaux très étroits, à travers les murs de Berlin ou des prisons, demeura vivante, mais elle fut compensée par la joie des retrouvailles et de nouvelles connaissances de l’autre côté.
Au bout de deux ans, le nombre des habitants de notre appartement augmenta, même si nous n’y étions que deux jésuites. Des gens sans domicile fixe frappèrent à notre porte. Des circonstances très différentes les avaient amenés à cette situation. Beaucoup n’avaient pas de travail, ou venaient de sortir de prison ou de l’hôpital, ou bien ils avaient des problèmes d’addiction, ou encore étaient malades. Beaucoup avaient fui de l’Allemagne ou voulaient y retourner. Très souvent il leur manquait des papiers pour la bureaucratie.
Notre petite communauté se convertit en une sorte d’hôtel. Beaucoup sont restés avec nous un ou deux jours, d’autres pendant plusieurs années. Etant donné qu’ils avaient recours à nous parce qu’ils étaient victimes d’une nécessité , je ne les examinais pas davantage. Mais un jour j’ai été convoqué à une rencontre internationale avec des jésuites qui vivent avec les musulmans. C’est alors que mes yeux s’ouvrirent et je me rendis compte
que le regard que je portais sur mes voisins était unidimensionnel. C’étaient des personnes qui traînaient des problèmes que moi je n’avais pas. Et les descriptions correctes de leurs situations n’étaient autre chose que des ségrégations. Ils pourraient maintenant arriver à être professeurs avec leurs expériences, leurs cultures et leurs religions. Surtout ces gens,
appartenant à plus de 50 nations, avec qui pendant ces dernières années j’avais dormi dans un foyer, nous enseignaient l’hospitalité, à travers laquelle nous pouvions découvrir leur humanité et leur foi religieuse. Nous ne pouvions pas ne pas voir le côté douloureux de leur situation. Au bout de quelque temps nous avons aussi fait nôtres leurs souffrances. Et aujourd’hui nous nous réjouissons avec eux en lisant la Bible et le Coran et avec eux
nous découvrons ce que nous avons en commun et qui nous rend humains. C’est pour moi un cadeau que de pouvoir m’abandonner chaque soir au sommeil au milieu d’eux, dans cette communauté cosmopolite bien concrète. La prière interreligieuse qui naît ici a pris pour moi une expression publique cosmopolite. Avec des amis nous nous retrouvons une fois par mois sur une des places de Berlin pour prier pour la paix.

La vie n’est pas délimitée et on ne peut l’ordonner à travers des principes.

Il y a plus de 25 ans que je suis devenu sédentaire, afin de pouvoir nouer des relations personnelles à longue échéance dans le travail. Je peux constamment franchir de nouvelles frontières pour rencontrer ainsi la dignité divine et notre propre dignité humaine. Dieu s’est fait homme avec nous et a dépassé en Jésus toutes les frontières sociales et religieuses. Relégué à la dernière place, il a été exécuté parce que sa vie transgressait les frontières : le fait de s’asseoir à la même table avec les publicains et les pécheurs était
un danger pour les puissants. Nos vies bien ordonnées elles aussi sont mises en danger par son attitude. Nous, nous pouvons manger et faire la fête avec beaucoup d’hommes qui ne sont pas bien vus. Mais nous nou rendons compte aussi que nous-mêmes nous excluons des personnes. Cela arrive souvent et forcément quand nous défendons un engagement pris ou bien un endroit où les gens peuvent se réunir. Au milieu de cette anxiété, je me rends compte que Jésus n’a jamais été et n’est pas un fonctionnaire devant protéger une institution ; Jésus préfère être exclu qu’être accepté en se soumettant à nos conditions. Quand il faut prendre une décision, je cherche quelles sont les personnes qui sont affectées par cette décision. Même à travers ce qui nous sépare, j’espère pour eux que le Christ présent et ressuscité accompagnera cette personne non désirée, et moi je peux aussi espérer de nouvelles relations avec cet homme. Cela s’est produit parfois de façon merveilleuse. Dans l’Evangile nous lisons que Jésus marchait sur les eaux et que, une fois ressuscité, il passait au travers des murs. Quand, au bout d’une longue attente je m’aperçois à ma grande surprise, que Jésus pendant longtemps nous a accueillis avec lui sur ce chemin, je commence à soupçonner ce que signifie vivre ici bas avec Lui ressuscité.

Vivre en présence du Ressuscité et découvrir son attente

Depuis quelques années nous avons invité des gens, dans un côté de la ville et aussi dans d’autres villes, à pratiquer les « Exercices dans la rue » (cf. : Annuaire SJ 2002). Les participants, hommes et femmes, se réunissent dans un refuge de fortune puis retournent en ville avec la question suivante: Où est-ce que Dieu veut me rencontrer ? Où m’attendil ?

Les Exercices Spirituels commencent par une introduction à l’oraison (Principe et Fondement). Partant des préoccupations ou des angoisses des retraitants, nous leur adressons des questions sur leurs anxiétés et sur le nom de Dieu qui leur est le plus familier. Et nous les invitons à invoquer Dieu avec le nom que chacun a trouvé, par ex : Toi qui me regardes avec amour. Puis nous leur proposons de parler avec Lui. Deux jours après nous leur racontons l’histoire de Moïse : Moïse, pendant qu’il travaillait, découvre
un buisson qui brûle mais ne se consume pas. Il s’approche de la vision qui lui demande d’ôter ses sandales. Il doit mettre les pieds sur un terrain bien ferme et s’approcher sans crainte de Dieu, rejetant toutes les tentations de crainte ou d’orgueil. Ensuite, il s’intègre de nouveau à son peuple, entend quel est le nom du Dieu toujours présent, et reçoit la charge de servir à la libération et à l’adoration de son peuple. Cette histoire du livre de l’Exode (Chap.3), les retraitants l’écoutent comme une instruction, afin de se laisser entraîner du dedans par l’oraison, et de marcher jusqu’à l’endroit où Dieu les attend. C’est pour eux une grande aide que de pouvoir au moins dépouiller leur coeur de tout ce qui le recouvre afin de pouvoir écouter. Et ainsi, les retraitants peuvent rejoindre des endroits autour desquels ils ont tourné mille fois et y découvrir la présence de Dieu et se déchausser par respect pour eux-mêmes et pour les personnes présentes. Et ainsi ils peuvent, en passant par le chemin de la pauvreté célébré par Jésus (Mt.5, 3) abandonner de douloureux aveuglements et faire arriver la lumière sur leur vie. Dans la soirée, les retraitants se réunissent en deux groupes au maximum et racontent leurs recherches et leurs trouvailles. Ces petits groupes sont toujours accompagnés par une femme et un homme. Durant les 10 jours des Exercices Spirituels, un profond silence a lieu dans les
groupes, silence qui n’a rien d’étrange. Ils apprennent à écouter ce que leur disent les autres participants, ou bien les gens dans la rue, à la mosquée ou sur leurs lieux de travail …De cette façon certaines personnes peuvent participer aux Exercices, alors qu’on les refuserait dans d’autres cas, sous prétexte que le silence leur serait impossible ou les gênerait dans leur maladie. Le fait d’ouvrir à tant de gens cette forme de recherche religieuse, qui franchit toutes les frontières, est pour moi la grande joie des Exercices, qui sont l’affaire du « Chef », comme l’exprime bien une des participantes : le « Chef », Dieu lui-même, dirige ce qui se passe dans les Exercices et s’y montre toujours d’une manière nouvelle .

Advertisements