Yves Stoesel, Des Exercices spirituel dans la rue ou, seine Aktivitäten

La rue comme l’imprévue Parole de Dieu.

  1. Un petit exercice pour démarrer

Avant de vous présenter l’origine, et le sens de la démarche des Exercices dans la rue, j’aimerai vous inviter vivre un petit exercice.

D’abord, je vous invite à ôter vos chaussures et poser la plante des pieds bien au sol pour sentir la réalité du lieu sur lequel vous vous tenez. Vous pouvez maintenant faire remonter à votre mémoire et vous représenter un immeuble que vous connaissez bien. En usant de votre faculté d’imaginer, observez la façade, ….sa forme, ses couleurs. Pour les uns, cet immeuble sera très élevé, pour d’autres un plus large. Regardez les fondations bien ancrées dans la terre ; les derniers étages qui jouent avec le ciel. Comptez ensuite le nombre d’étage et me demander combien cela représente d’appartement ? En regardant d’un peu plus près, vous repérez des balcons. Sur l’un d’entre eux une personne étend du linge ; sur un autre une plante verte est chahutée par le vent. Un petit enfant joue sur le troisième. Je peux alors imaginer l’intérieur de ces appartements. Les uns en bon état, d’autres dans lesquelles je ne souhaiterais pas vivre. D’autre encore très bien arrangé par leur locataire. Dans celui-ci vit un homme seul, dans cet autre un jeune couple. Juste en-dessous, une famille de cinq enfants occupe un trois pièces. Tout cela vous éveille, vous donne de prendre conscience de la vie qui se déploie derrière cette façade de pierre. Laissez alors mon en vous ce qui vous habite, vous touche, vous interroge lorsque vous considérez la vie de toutes ces personnes. Les drames qui les touchent, les joies d’un enfant qui vient de naître. Les drames et les joies de votre propre histoire. Tout cela habité par l’Esprit de Dieu à l’œuvre… Quel cri ou quelle parole entendez-vous là, quel cri, quelle parole surgissent en vous et que vous souhaiteriez adresser au Seigneur maintenant. En todo amar y servir …..

Si je vous ai invité à ce petit exercice, c’est parce que fondamentalement, les Exercices spirituels sont avant tout de l’ordre d’un vécu et la présentation que je vais en faire reste très limitée, usant d’un discours et de concepts parfois réducteurs alors que des exercices spirituels se situent davantage dans l’ordre du sentir et du goûter.

  1. L’origine des Exercices spirituels dans la rue ?

C’est Christian Herwartz un jésuite allemand, ancien prêtre ouvrier, qui en a eu l’intuition. Suite à la 32ème congrégation générale, qui mit le combat pour la foi et la justice au centre de la mission des jésuites, il s’est engagé auprès des hommes et des femmes de milieux défavorisés et s’est installé avec d’autres compagnons dans un appartement à Kreutzberg, un quartier populaire de Berlin. Je vais maintenant relater l’un ou l’autre évènement qui mit Christian en route et les Exercices dans la rue avec lui.

Le premier est en lien avec la chute du mur Berlin qui a pour conséquence une forte augmentation des prix des loyers et de plus en plus de personnes jetées à la rue. En novembre 1993 il participe à une manifestation devant l’Hotel de ville de Berlin où il s’installe avec d’autres, jour et nuit, pendant 4 semaines, avant d’être évacué par la police. Cette expérience fut pour Christian une grâce : la grâce de découvrir la présence de Dieu, une fois de plus dans les exclus, les rejetés, ceux qui n’ont pas droit de citer. Cette présence auprès des sans domicile venait bousculer, déplacer son regard sur les beaux projets de développement de la ville. Dieu ne parlait pas le langage des puissants de ce monde. Il souriait dans le cœur des plus pauvres : c’est ainsi qu’ils Le reconnurent entre eux. Je cite : La faim de justice est une douleur à travers laquelle notre regard sur le monde est renouvelé. Si nous y consentons nous seront rendus toujours plus attentif aux hommes et aux femmes qui souffrent de l’injustice1.

Un autre jour, lors d’une rencontre avec de jeunes volontaires internationnaux – toujours autour de la question de la justice – l’une des volontaires, qui travaillait dans un centre pour réfugiés, exprima la tension qui l’habitait : comment concilier ses convictions chrétiennes d’hospitalité et d’amour de l’étranger avec le droit qui lui interdisait de faire espérer toute possibilité d’installation en Allemagne, aux des familles qui venaient de risquer leur vie durant leur fuite. Pour Christian, dans ce lutte intérieure se révèle la marque de Dieu en nous. Elle a ouvert à cette jeune femme un accès davantage en vérité à elle-même et aux autres : elle reconnut dans cette tension, sa vocation à la liberté, au-delà de tous les conformismes, au-delà même des normes et des règles humaines. Ainsi les colères ou les tristesses que nous percevons, qui gémissent, qui brulent en nous face aux injustices révèlent finalement quelque chose de notre humanité profonde, de notre désir profond. Ils nous font prendre conscience des situations limites et des solidarités que nous sommes appelés à vivre. Ils sont la marque de Dieu en nous.

En 1995, un jésuite allemand qui venait de terminer ses études demanda à Christian de pouvoir vivre sa retraite annuelle dans sa communauté et être accompagné par lui. Il accepta et fut émerveillé par le travail de l’esprit dans cet homme. Un point des relectures le marqua plus particulièrement : la marche du compagnon le long de la ligne qui rappelait l’emplacement du mur de Berlin. Avec un pied il marchait à Berlin-Est, avec l’autre à Berlin-Ouest. Cela le conduisit à méditer sur les fractures du monde et sur ses déchirures intérieures. Lui-même était travaillé par une question relative à son avenir : devait-il, dans l’année à venir, s’engager auprès des malades atteints du SIDA ou ailleurs ? Un soir, à la sortie du métro qu’il avait emprunté pour aller à l’Eucharistie, il croisa le regard d’un mendiant : se regard lui suffit pour prendre la décision. Nous ne pouvons programmer ni comment, ni où, ni quand Dieu nous parle.

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. C’est aussi à partir de sa médiation du Sermon sur la montagne que Christian approfondit son approche des Exercices et sa vision de la vie : c’est pour lui une invitation pressante à sortir des assurances liées à des titres honorifiques, à un savoir, à la réussite professionnelle ou sociale. Toutes ces valeurs qui sont tellement présentes dans le contexte dans lequel nous vivons, que nous n’avons plus conscience de la manière dont elles modèlent nos vies. Dans la rue, tous ces titres ou tout notre savoir perdent de leur importance et de leur valeur. Nous redécouvrons alors à quelles fins nous avons à les ordonner. Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ?

C’est encore à travers d’autres expériences de ce type que petit à petit Christian a pris conscience de la profondeur et de la vérité à laquelle peut nous conduire tout ce qui se vit dans les rues de nos villes si on accepte de s’y rendre attentif, d’y vivre un certain temps, d’écouter le cri des hommes qui s’en échappe et le cri de l’Esprit qui monte en nous.

C’est la raison pour laquelle il a décidé de partager ces expériences avec d’autres et a conçu la démarche des Exercices spirituels dans la rue. Il s’agissait bien de trouver Dieu en toute chose. C’est aussi la raison pour laquelle je vous ai proposé de vivre le petit exercice tout à l’heure. Il part de ma propre expérience des Exercices dans la rue et est en lien avec la Méditation sur l’incarnation du 1 jour de la 2ème semaine des Exercices spirituels de St Ignace.

  1. Le sens de la démarche

J’ai choisi de souligner cinq points. Ce sont les cinq étapes principales de la démarche.

Sortir du bien connu

La rue, c’est le lieu dont personne n’est vraiment propriétaire. Un lieu où personne n’est « chez soi » c’est-à-dire dans un « bien connu » où tout est à sa place, où tout est disposé pour une raison bien précise. La rue, c’est un lieu où l’on est normalement de passage. Excepté pour quelques balades, on ne s’y arrête pas. Le but est ailleurs. Alors, lorsqu’elle nous retient, c’est par ses imprévus, ce que nous n’avions pas programmé. Finalement elle peut devenir un lieu qui m’aide à entrer dans une certaine démaîtrise : l’évènement devient alors mon maître intérieur comme disait Emmanuel Mounier.

Nommer Dieu en moi

Il s’agit d’être attentif aux situations limites de colère et de tristesse profondes qui m’habitent lorsque je perçois quelque chose de l’humanité blessée. Apprendre à nommer ces situations limites. A partir de là, en creux, je vais peut-être découvrir ce qui pour moi n’a pas de prix, la perle dans le champ, mon désir profond, ce pour qui ou pour quoi je mettrai ma vie en jeu. C’est la marque, le sceaux de Dieu en moi. A partir de ces découvertes chacun est alors invité à donner un nom à Dieu en fonction de sa propre expérience de l’insaisissable dans sa vie. C’est lorsque je peux personnellement donner un nom à l’Autre que j’entre dans une relation profonde et vraie avec lui. Comme Hagar au désert qui donne à Dieu le nom de « El-Roï », qui veut dire « celui qui m’a vue2 ».

Découvrir mes murs de Berlin : où les chaussures que je suis appelé à retirer.

Les chaussures symbolisent tous les moyens que je me suis donnés (consciemment ou inconsciemment) depuis ma plus jeune enfance pour me protéger de l’inconnu, l’étranger, l’autre. Comme le mur de Berlin. Mais petit à petit, imperceptiblement, quelques-unes de ces protections se sont transformées en barrières, en remparts qui finalement aujourd’hui me coupent du réel, de l’autre, de moi-même, de Dieu. Si la porte du Royaume est étroite, c’est afin qu’on dépose notre armure avant d’y entrer.

Mais, dans la rue ce lieu où je n’ai plus mes protections habituelles, les murs et clôture de ma maison, les décorations rassurantes de l’intérieur de mon appartement, la voiture, les portes qui ferment à clés, l’interphone qui me protège de l’inconnu, la télévision, le mobile, internet, tout ces outils qui me donne le sentiment d’être toujours en réseau, en relations, etc., dans la rue, détaché de toutes ces protections, peut-être que je m’ouvrirai davantage à l’Esprit de Dieu qui parle au fond de moi-même. Un peu comme Moïse au buisson ardent. Lui aussi, poussant sa marche au-delà du lieu bien connu où il faisait habituellement paitre son troupeau, voit le buisson ardent et entend la voix de Dieu l’appeler pour libérer les hommes de l’esclavage. A cet endroit, s’il lui est demandé d’ôter ses chaussures, c’est parce qu’il se trouve en un lieu saint. Là, il n’a plus besoin de toutes ses protections, il peut avancer en toute confiance. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai proposé d’ôter vos chaussures. C’est un geste symbolique : il représente le désir de repérer et de me débarrasser de tous ces habitus qui m’enferment, m’enchainent et que je ne remarque plus.

Découvrir mon lieu saint

Après être sortie du bien connu, avoir cherché le nom de Dieu, avoir été attentif à ce qui me coupe du monde, des autres, de Dieu, un autre axe consistera à découvrir mon lieu saint. A l’instar de Moïse au buisson ardent. Pour nous chrétien, il n’y a plus de lieux saints particuliers : la rencontre de Dieu ne se fait plus exclusivement au Temple, mais partout il nous sera donné de vivre en esprit et en vérité. Donc peut-être en pleine rue. Ici, pas de programmation non plus. Seulement la disponibilité. Pour certain cette rencontre de Dieu ce fera devant un hôpital de jeunes enfants, pour d’autres sur un banc public dans un parc, pour d’autre encore dans la rencontre de telle ou telle personne, peut-être même dans la rencontre d’une personne qui vit dans la rue. C’est un exercice pour se rendre attentif au travail de l’Esprit de Dieu à l’œuvre en tout lieu et toute personne. Dans ce lieu brûle un feu qui ne consume pas, le feu de l’amour de Dieu3.

Et enfin, recueillir les fruits

C’est une invitation à rassembler les fruits des sept jours d’exercice. Comme un comptable ? En faisant la somme des petits bonheurs ? Ou en me laissant enseigner, à l’exemple des disciples d’Emmaüs, sur le sens de tous ces évènements. Là encore il s’agit d’abandonner nos manières de faire habituelles pour évaluer une session. Ce qui se joue là concerne l’orientation de toute ma vie, pas seulement 8 jours. Qui sait ce que Dieu aura converti en moi. Qui sait les cris des hommes qu’il m’aura fait entendre et auxquels il m’invite à répondre. Car si Yahvé est apparu à Dieu au buisson ardent, ce n’est pas pour son épanouissement personnel seulement, mais pour qu’il aille libérer des hommes de l’esclavage c’est-à-dire concrètement : s’engager contre les injustices, lutter pour les opprimés, accueillir l’étranger, visiter le malade et le prisonnier… C’est en toute chose aimer et servir.

Pour conclure on pourrait encore dire que finalement, c’est la rue qui devient Parole de Dieu.

  1. Comment se vivent concrètement ces exercices

Souvent, en simplifiant à l’extrême, je dis que c’est comme une retraite ignatienne où, plutôt que de la vivre dans un centre spirituel, retiré pour un temps du monde, en silence, autour de la méditation de la Parole de Dieu, on choisit de vivre une semaine entière, dans un milieu très simple, avec un groupe de 4 à 8 personnes, en s’ouvrant à l’imprévu de Dieu à travers la découverte et à la contemplation de la vie dans les rues d’une ville. C’est aussi entrer dans une démarche d’accompagnement en groupe à travers le partage du vécu de la journée après le repas du soir pris en commun.

Ce que ne sont donc pas ces exercices :

– il ne s’agit pas d’une évangélisation dans la rue. Le but n’est pas d’aller annoncer la Bonne Nouvelle dans la rue.

– Ce ne sont pas non plus des Exercices spirituels réservés aux hommes et femmes qui n’ont pas les moyens financiers ou la formation intellectuelle pour vivre les exercices dans un Centre Spirituel. Mais les conditions simples dans lesquels nous proposons de vivre la démarche veulent les rendent accessible à quiconque.

– Enfin, ce ne sont pas les « Exercices spirituels de Saint Ignace » tels qu’ils sont donnés dans les Centres spirituels, même si l’esprit, dans lequel nous cheminons, veut rejoindre l’expérience originaire d’Ignace à Manresa, avant la rédaction et la mise en forme de son manuel.

Yves Stoesel.

1 Christian Herwartz, Auf nackten Sohlen, Exerzitien auf der Straße, Echter Verlag, 2006, Würzburg.

2 Gn 16, 13.

3 Ex 3,2.

Seine Aktivitäten siehe meinen Weihnachtsbrief 2016:

Ich gab den Namen Yves Stoessel ins Internet ein und sah sein heutiges Wirken. Er wohnte vor seinem Theologie-studium ein paar Wochen bei uns in der Naunynstr. Damals ein junger Jesuit aus dem Elsass, der gut deutsch sprach. Er nahm an den Straßenexerzitien teil. Während seines Theologiestudiums lud er mich zu einem Exerzitienkurs nach Paris ein. Er kannte meine Sehnsucht, die Entdeckung der Straßenexerzitien mit Franzosen zu teilen, in deren Mitte ich drei Jahre lernte Arbeiterpriester zu werden. Jetzt fand ich eine Zeitungsmeldung über diesen Kurs http://www.jesuites.com/actu/2009/exercices.htm.
Im Jahr darauf lud Yves dann schon ohne mich zu einem Kurs in Marseille ein. Dann studierte Yves in Kanada. Aus dieser Zeit las ich Zeugnisse von Teilnehmern in dem Buch https://issuu.com/editionsviechretienne/docs/568_nos_villes__d_un_c__ur_bru__lan
Nun nahm mich Yves im Internet geradezu an die Hand und zeigte mir seine weiteren Reflexionen und Einladungen zu Exerzitienkursen in Frankreich.
http://exercicesdanslarue.blogspot.de/ und https://gebetswache.wordpress.com/ und http://coteaux-pais.net/programme/exercices-spirituels/autre-retraites-selon-les/exercices-spirituels-dans-la-rue und http://www.centremanrese.org/demarche-inspiree-des-exercices-spirituels-dans-la-rue/

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