Jean Lacan, RENCONTRER DIEU DANS LA RUE

Un appartement au milieu de Berlin-Kreuzberg ; c’est ici que vit le père jésuite Christian Herwartz avec un confrère dans une petite communauté. « A vrai dire, nous ne sommes jamais que deux » explique-t-il, « ici vivent toujours beaucoup de gens dans nos quatre pièces ». Ce n’est pas un hasard si dans la chambre à coucher, à part son propre lit il y en a encore six autres : hébergement pour sans logis, alcooliques, repris de justice, réfugiés, toxicodépendants, des êtres humains qui ne savent plus où aller.

« Cela fait vingt-cinq ans que je suis à Berlin » raconte Christian Herwartz, qui fit son noviciat à Münster chez les jésuites en 1969, et qui étudia par la suite, le théologie et la philosophie. Selon une idée des jésuites il a travaillé à côté comme chauffeur, déménageur, tourneur, longtemps également en France. « Je sais ce que cela signifie être travailleur sur appel » se souvient-il. Pendant vingt ans il travailla avec des gens de toutes nationalités dans l’industrie électrique à Berlin, et a ainsi connu les histoires derrière les visages. Kreutzberg résume le père jésuite est « une jungle de grande ville, une maison turbulente et colorée ».

Logement dans la cave

C’est dans cette soi-disant idylle il y a quelques années, qu’un jeune confrère de Francfort voulait faire ses exercices de consécration : exercices qui sont sensés apporter la lumière pour savoir s’il était appelé à la prêtrise ou non. Il ne voulait pas les faire dans monde sain, mais dans le quotidien de la ville, chercher des lieux saints, et surtout Dieu ! La rencontre avec les gens avait tellement remué le jeune homme qu’il dit au père Christian Herwartz : « en eux j’ai découvert la présence de Dieu, maintenant je sais pourquoi je me consacre ! ». Comme deux autres prêtres firent la même expérience, et en parlèrent le soir au père Christian et aux hôtes présents ; l’idée naquit d’offrir des rencontres avec Dieu à ceux qui le cherchent.  « En été 2000 nous avons donc ouvert l’invitation aux exercices de rue pour la première fois ». Le concept de l’époque reste en vigueur aujourd’hui encore. Les participants viennent à Berlin pour dix jours et logent à la cure de la paroisse Saint Michel dans le quartier de Kreuzberg. Nous avons une cave à disposition, qui sert en hiver, pendant plusieurs mois de logement de secours aux sans abris, elle offre un logement rudimentaire avec matelas et petite cuisine. C’est là que débutent et finissent les exercices pour les participants. Entre la prière du matin, le petit déjeuner et la messe, suivie du repas et de la mise en commun des expériences le soir, chacun suit son chemin dans les rues de Berlin, sur le chemin de sa vie. Certains utilisent les transports publics, d’autres vont jusqu’où leurs pieds les mènent.

Aller jusqu’où les pieds nous portent

Un des participants a fait presque tous les chemins pieds nus. Prenant ainsi à la lettre l’histoire du buisson ardent que le père Christian raconte au début de chaque exercices. Dans cette histoire, Moïse au beau milieu de son quotidien est secrètement interpellé par une apparition qui le fascine et le trouble. « Heureusement que Moïse ne s’est pas éloigné ! ». Le jésuite interprète ainsi l’Ecriture, « au contraire il est resté » ; Moïse obéit à Dieu qui veut parler avec son prophète, et qui formule ensuite une condition à laquelle Moïse doit se soumettre. « Tu es sur une terre sainte » dit Dieu à Moïse, c’est pourquoi il doit se déchausser.

Un signe étonnant. Mais le directeur des exercices explique ce que signifie se déchausser. « Cela veut dire entrer dans la réalité, arrêter de fuir, de passer par-dessus les autres, enlever les chaussures de la puissance, du mieux-être, du meilleur savoir, pour devenir des enfants du bon Dieu et des frères et sœurs dans la famille humaine.

Le jeune homme qui marcha pieds nus sembla le faire sans peine. D’autres se sont fait mal, ont mis plusieurs jours à se laisser conduire, là où ils n’arrivaient pas dans la réalité, mais aussi souvent dans le sens transportés.  «Le buisson c’est d’abord quelque chose de pas simple, de pas beau » se souvient un participant. « Quelque chose qui peut faire mal, ou vers quoi on a pas envie de s’attarder ».

« Tout le monde a peur à certains endroits ». Certains ne peuvent s’approcher que lentement d’un groupe de drogués dit Christian Herwartz. « Mais s’il reste, il commence à délasser ses chaussures, il entre dans le lieu de méditation dirait le fondateur de l’ordre Ignace. Ses peurs sont certes là, mais il devient plus tranquille et curieux de voir comment Dieu va l’interpeller. S’il a réussi à ouvrir son coeur, il reviendra, ou bien à l’aide d’un passage biblique, il reconsidérera l’histoire quelque part ailleurs ».

Une liste de lieux saints

Certains participant(e)s mettent du temps à trouver leur lieu, d’autres savent tout de suite où Dieu va les envoyer. Celui qui n’a aucune idée où aller reçoit de Herwartz une liste de « lieux saints » à Berlin. Il s’agit de soupes populaires, du bureau du travail, de divers prisons, de lieux chauds, d’hôpitaux. Un homme arrive dans la division des prématurés d’une maternité. Il pleure soudain alors que revient à la surface une longue histoire, un épisode de sa propre vie de plusieurs années. Cet homme apprend au cours de ces jours à faire la paix avec lui-même. Une femme découvre en méditant combien il lui est difficile de se séparer de son enfant, de plus de trente ans. Un prêtre de soixante ans en découvre enfin un partenaire pour dialoguer en partageant un morceau de pain avec un sans abris qui le comprend véritablement. Ils philosophent les deux autour d’un carton de pizza vide, sur Dieu et le monde. En été des dates fixes sont proposées pour des exercices de groupes, cependant, toute au long de l’année des personnes seules peuvent venir à Kreuzberg et parcourir les rue de Berlin peut être spécialement en ces temps avant Noël.

« Dieu nous attend là où nous ne l’attendons pas ». Dit Christian Herwartz. Ce fut autrefois dans une étable, et peut être aujourd’hui dans les rue de Kreuzberg. C’est pour cela que les sans abris, les repris de justice, et les dépendants de toutes sortes sont des messagers de Dieu, et des aides pour l’humanité.

Paru dans Eglise et Vie décanat Münster

Décembre 2003

Traduction :

Jean-François BOO